Pouliche Masculine

En 1985, un jour pas particulièrement spécial, ma mère avait décidé d’aller magasiner au Westcliff avec son p’tit gars de 3 ans. Pour les non-initiés, le Westcliff c’était le gros centre d’achat de ma ville. À cette époque folle de vestons à épaulettes et de cigarette fumé dans le char, il était possible de dumper son enfant à la garderie du centre d’achat, ainsi libérant la femme active des années 80 du fardeau de sa progéniture et lui laissant champ libre pour aller sû Sears essayer des parfums floraux. Moi j’étais un p’tit gars à sa maman, toujours dans ses jupes, fac tu comprends que j’voulais vraiment pas rester dans la garderie décoré avec un gros simili Mickey Mouse dans la mer d’enfants criards au gilet Vuarnet turquoise. Ma mère m’avait promis qu’elle m’achèterait un beau jouet quand elle reviendrait me chercher, parce qu’elle avait comprit la game parental tsé. Et comme promis, ma mère était bel et bien revenu avec un jouet pour moi, le p’tit gars qui braillait en mâchonnant son chandail dans le coin. Le jouet? Une pouliche.

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La coupable.

Et quand je l’ai pris dans mes mains, BAM, c’est là que j’suis devenu gay. That’s it. Pas besoin de plus d’explications que ça. C’est ben clair que ce jouet aux couleurs chatoyantes m’a INSTANTANÉMENT fait r’viré aux hommes. J’me suis mis à aimer dire fabulous et honey, chanter des chansons de comédies musicales et me mettre du linge troués. J’exagère à peine…

Ma relation avec les jouets à toujours été tumultueuse. J’étais un p’tit gars qui jouait beaucoup avec ses jouets. Avec toutes sortes de jouets. Mais j’aimais surtout les jouets « pour filles ». Les belles pouliches pis les Précieux Décors, pis les oiseaux à longues queues pis les princesses de Disney. J’aimais ça dessiner des sirènes avec des grosses boules couvert de coquillages. J’aimais prendre le personnage de la princesse de Super Mario Bros 2. J’aimais faire de la gymnastique pis faire la roue pis toute. J’aimais ça « les affaires de filles ». J’ai par contre rapidement compris sur la cours d’école que les gars jouaient pas avec ça. Les gars ça jouaient au hockey, au LEGOS, aux Tortues Ninja, à He-Man ou à se tapocher. Les filles avaient le droit de jouer avec les jouets de gars, mais pas l’inverse. Une fille qui jouait aux Tortues Ninja, c’était un peu bizarre, mais correct. Un gars qui jouait avec une poupée Bout’chou, c’était interdit, c’était « fif ». J’avais pourtant tous ces autres jouets-là moi avec. Comme tout bon p’tit gars des années 80, j’avais ma part de LEGOS, de Tortues Ninjas pis de He-Man, Masters of the Universe. Mais j’avais surtout pas le droit de dire que j’avais la Barbie de Ariel, ni la maison rose des pouliches, ni une poupée Bout’chou qui s’appelait Geneviève.

La grande question est celle-ci: est-ce que ces jouets m’ont rendus homosexuel? Est-ce que le fait que je jouais avec des princesses pis des p’tits rubans pis des p’tits froufous m’ont tellement féminisé que je suis devenu un homme qui aime les hommes? Si vous voulez mon avis, j’ai eu plus de risque d’être gay à force de jouer avec ceci:

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Oh yeah, juste les vraies gars virils jouent avec des hommes musclés en p’tites culottes fait de fourrure.

Fastfoward trente-ans plus tard. Le P’tit m’achale pour avoir des jouets, pis moi j’ai ben ben envie de lui en donner, parce que j’trippe autant que lui sur les bébèlles pour enfant. J’avais ben hâte que mon p’tit soit assez grand pour qu’il passe aux vraies jouets, aux figurines, pis aux LEGOS pis aux grosses affaires cool. J’voulais qu’il me demande des p’tites autos pis des pistes de courses, un filet de hockey ou ben une épée stiromousse. J’avais cet image du p’tit gars que j’avais pas été, le modèle boys will be boys, avec sa p’tite dent fendu, sa tache de bouette pis son pantalon troué. Mon gars serait un vrai gars bonyeu. J’me suis ainsi rendu au Toys’R’Us.

J’étais ben prêt. « Tiens ti-gars, on va aller t’acheter des nouveaux jouets. » Le p’tit est excité et me montre des balles. Non, pas ça, t’en as cinquante milles. On va t’acheter des vraies jouets, un gros là, un le fun. On se promène et il n’y a pas grand chose qui l’intéresse. Les jouets de PatPatrouille? Bof. Les dinosaures là? Pffff. Le gros bidule à cent mille piasse? Whatever. Tout d’un coup, le p’tit entre dans la rangée des « filles ». Vous savez de quelle rangée je parle, c’est celle avec un gros vagin au-dessus. Non? Vous avez pas vu ça comme ça? Ah non c’est vrai. La rangée de jouets pour filles est ROSE. Parce que la Nature (et les stylos Bic) ont décidé que toutes les choses féminines serait roses. Bref, Petit Pou se promène et spot une pouliche. Il l’a veut. Moi, étant évolué, j’me dis immédiatement: « Bon, kess que le monde va penser!? Un p’tit gars avec 2 pères qui veut jouer aux pouliches! Malédiction! »

Oui, comme le reste de la population, j’ai succombé à mon jugement intérieur, à matante Culpabilité. J’me suis dit que c’était un jouet de « filles ». J’ai même insisté comme un épais qu’on aille voir dans l’autre rangée, voir s’il voulait un camion ou ben un dinosaure ou ben quelque chose avec des muscles pis du poils. J’insistais. J’écoutais pas. J’me disais que je faisais ça pour le protéger, parce que je savais c’était quoi d’être le p’tit différent, celui qui joue pas exactement comme les autres. Je ne voulais pas qu’il subisse les jugements du monde entier, parce que le monde a pas évolué. C’est déjà ben assez difficile quand un enfant « fit » pas dans le cadre pré-établi, ça l’est doublement pour un p’tit gars qui embrasse sa féminité. De nos jours, on prône la joie de la différence, l’égalité, la force de caractère, l’intelligence, mais si un p’tit gars veut jouer à la coiffeuse ou à la Barbie, yark caca. GAY! Une p’tite fille peut aimer Star Wars et jouer avec sa figurine de Han Solo, mais qu’un p’tit gars joue avec Rey, mmm, trouble en vue! Les campagnes publicitaires prônent le hourrah les filles peuvent faire ce qu’elles veulent, mécanicienne, astronaute, chauffeuse de motocross, mais un p’tit gars veut être coiffeur ou danseur de ballet jazz, DANGER!

J’me suis dit que le monde, en trente ans, avait pas changé tant que ça finalement. La conception des jouets est encore la même qu’avant, sinon pire. Tu as les jouets pour gars, pis les jouets pour filles. Tu as des figurines d’action pour gars, pis des belles affaires coquettes pour les filles. Il y a bel et bien quelques jouets neutres, mais plus l’enfant grandit, plus il doit choisir son camp. Rose ou bleu. Vagin ou pénis. Viril ou Coquette. C’est alors que mon attitude parentale « fuck that shit » est resurgit, cette belle et béatifique attitude qui me fait dire que c’est correct de crier parfois ou ben de laisser le p’tit jouer pendant que je gosse sur mon téléphone. Fuck that shit que j’me dis. Tiens, j’t’en achète 2 pouliches. La jaune pis la bleu, les deux que tu voulais. Pis à la maison, on va écouter l’émission des pouliches. On est reparti, pis il était content. Il a voulu déballer ces pouliches drette-là pis il a joué avec dans le char. À la maison, il a joué avec les pouliches pis ses dinosaures, avec Joie de Inside Out pis avec Ruben de PatPatrouille. Il y avait pas de distinction pour lui. C’était juste des jouets. J’étais ben humble devant lui. Il avait son gros fun noir, pis j’avais failli lui enlever ça. J’avais honte de mon moi-même. D’avoir tenté de forcer la « normalité » sur mon enfant. J’me suis rappelé cette photo vu sur le Net.

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Faque on a été chez ma mère pis on fouillé dans le vieux coffre à jouet pis j’ai ressortit les vieilles pouliches qui avaient survécus. MES pouliches. Kin mon ti-gars. Joue. Il a joué, il a trippé, pis comme tout enfant de 3 ans, il s’est tanné au bout de 2 jours pis a recommencé à m’achaler pour avoir de nouveaux jouets. There you have it. Une leçon de plus pour Dada. Qu’il joue donc avec ce qu’il veut, tant que ça l’occupe pendant un p’tit bout pis que je sois pas obligé de l’amuser incessamment. #minimumparenting #jouedoncaveccequetuveux

Dada Blaise