Vive le Malheur!

De nos jours, il faut être heureux, tout simplement.  Il faut être de bonne humeur. Il faut donc être joyeux de notre joie de vivre, Namasté, consécration, r’garde moi donc mes beaux cheveux pis mon sourire enchanté dans la lumière naissante du matin, enfants coquins, plaisirs simples, rions en cœur, long fleuve tranquille, food porn, no filter, love my life. Maintenant, le bonheur est constamment mis et remis sous notre nez. Sois heureux damn it. Profites. Relaxe. Prend le temps. Mange bien. Fais ce qui te plaît. Zéro culpabilité. Aime. Prie. Mange du Kraft Dinner avec des tites saucisses. Regarde la lune pis savoure la nuit. On s’amuse entre copines, on se fait des massages, on pense à soi, on s’bataille dans le Jell-O, on va danser, on fait rien, on coure en détachant notre brassière. Être heureux est particulièrement épuisant en notre ère moderne de partage et ouverture sur le monde. Les réseaux sociaux et les médias proclament souvent que le bonheur, la joie de vivre sont le résultat, le but, le pot d’or à la fin de l’arc-en-ciel. Être heureux est l’aboutissement de dur labeur et d’efforts. Tu mérites d’être heureux après tout ce qui t’es arrivé. Cette année, tu mises sur le bonheur, tu as assez eu d’embûches comme ça.

Ce qui est de la belle bullshit, non?

Parce que tout le monde vous le dira, la vie est loin d’être aussi simple. Le bonheur réside dans les craques du divan, dans le tas de poussière, il est mêlé au malheur intimement, pis à l’excitation, pis la peine, l’angoisse, la peur aussi pis la culpabilité. C’est un beau sentiment, mais j’suis pas mieux que les autres.  J’ai un esprit compétitif. J’aime jouer. J’aime gagner. J’aime me surpasser. J’aime me démarquer. Comme plusieurs autres jeunes gens de ma génération d’ailleurs. Moi aussi j’voulais être heureux bonyeu. Surtout en étant parent. Parce que le monde des parents est truffé de bonheur, de petits plaisirs, de joies débridés, de belles photos de la complicité et de la candeur partagé en famille. J’voulais moi aussi gagner la course du bonheur. Coûte que coûte. Avec l’avènement des réseaux sociaux, beaucoup de parents jouent maintenant à la game du bonheur. Oh bien sûr, la game est subtile, avec quelques commentaires ici et de jolies photos par-là. Un petit mensonge blanc, un sourire de plus, voilà. Les parents aiment se dire qu’il faut arrêter de nous comparer. Que nos vies sont riches de différences, riches de leur propre complexité, riches de merveilleuses banalités. Mais voilà que le bonheur revient constamment à la charge, te rappelant sournoisement que tu as pas autant de fun que l’autre là-bas, toi tu n’es pas sur le bord de la plage en pleine restructuration de ton soi-même, toi tu n’es pas zen et relaxe, toi en fait, tu es dans ton simple bungalow avec ta plante qui est en train de pourrir pis ta tarte aux pommes qui a fouerré partout sur le comptoir. Moi aussi j’voulais être épanoui et heureux et voulait mordre dans la vie. J’voulais être aussi heureux qu’une madame qui mange de la salade.

Je m’ennuyais du bon vieux bonheur d’avant, celui qui se comparait entre voisins croisés à l’épicerie ou sur le coin de la rue, le bonheur compétitif qui se limitait aux partys de famille pis aux visites chez le coiffeur. Tu savais que tel ou telle était partie dans le sud mais t’avais pas à te taper toutes leurs photos en plus! Y’avait ben assez de mononc Fermand et matante Bérangère qui revenait d’Acapulco pour te montrer aussitôt la porte franchi leur démarcation de bronzage région brassière et fessiers! Le bonheur n’était pas constamment étalé dans ta face et te rappelant qu’il fallait sourire à pleine dents aujourd’hui pis aller jouer dehors parce que c’était donc une belle journée. Dans ce temps-là, tu pouvais rester effouaré sur ton divan à écouter L’Amour Dans de Beaux Draps en mangeant des crottes au fromage pis tu ne savais pas que Gina ou ben la voisine était sur un bateau de croisière à se faire griller son fessier parfait entouré d’éphèbes bien membrés. Regarde mes chats, regarde mon bateau, regarde mon bébé, regarde mon beau salon, regarde comme j’ai du plaisir, regarde comment je suis songeur, regarde les belles couleurs, regarde le beau bricolage, regarde nos sourires, regarde la belle vue que j’vais avoir, drette sur le bord de l’eau toi chose (ferme toi donc avec ton bonheur!).

Mais comme pour beaucoup d’autres, j’me suis fait avoir dans la game du bonheur, pis j’ai fait ça tout seul. J’ai trop misé sur le bonheur pis j’ai oublié le malheur. Ce pauvre yable que tout le monde repousse violemment ces derniers temps. Quand le bonheur est si grand qu’il fait chier, le malheur reviens toujours à la charge avec une pas belle journée, une petite crisette, une bonne chicane de couple, une constipation chronique ou tache de pâte à dents dans le miroir. Le malheur est là pour t’aider à être de mauvaise humeur pis chialer pis bitcher pis s’en câlisser de la belle énergie pis des balades en forêt, pis du beau pain frais pis de la salade de chia de la voisine. J’me suis rappelé que dans le fond, j’aime le malheur un petit peu. J’aime me baigner dedans de temps en temps, me lever de mauvaise humeur pis rager pis bougonner. J’aime me rappeler que ça va mal par boutte, pis que c’est correct, que je suis pas tout seul. Ça fait du bien pour l’ego. Ça fait du bien pour la personne. Ça fait du bien pour la colère et les frustrations. Ça fait du bien d’être jaloux pis envieux, pis être amer et insatisfait. Ça nous pousse à agir, ça nous pousse à trouver des solutions, ça nous pousse à chercher les petits bonheur qu’on a déjà, pis ça ben, c’est ben ben correct.

Dada Blaise

 

 

2 réflexions sur “Vive le Malheur!

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